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 A double tour (sélectionné dans le recueil Prix Philippe Delerm 2006)

Je suis enfermée dans la salle de bains. De temps en temps, je fais couler un peu d’eau, histoire de crédibiliser aux yeux de Nathan l’existence du bain que je suis censée prendre. En réalité, je suis plantée sur la cuvette des WC, dans une position et une immobilité absolue qui me donnent un vague air de ressemblance avec le Penseur de Rodin. Les yeux fixes, je tourne et retourne entre mes doigts un petit tube de plastique blanc, barré en son centre d’un épais trait bleu.

A la seconde où ce trait, révélé par quelques millilitres d’urine, est apparu dans ma vie, il y a trois quarts d’heure, il est devenu ma ligne d’horizon obsessionnelle. Le miracle tant attendu a pris corps, ou tout du moins couleur : je suis enceinte. J’ai relu vingt fois la notice, qui assure que le test est fiable à 99,99 % en cas de résultat positif. De ce côté-là, pas de problème : oh purée oui, je suis vraiment enceinte !

Mais de combien, et surtout, DE QUI ? Cela, la notice ne me le dira pas. C’est franchement nul : au début du XXIème siècle, est-ce qu’il ne serait pas possible d’indiquer la grossesse par un trait bleu s’il s’agit du conjoint officiel, et par un trait rouge, ou jaune, ou noir tiens, si l’auteur de l’embryon n’était qu’un amant de passage ? Par exemple, un connard fini qui, non content de se débrouiller comme un manche avec ce que la Nature lui a mis entre les jambes, a encore été assez abruti pour confondre latex et chewing-gum. Ouvrir, comme ce crétin l’a fait (je m’en souviens maintenant !), l’emballage du préservatif d’un coup de dent, devrait être passible des Assises.

Non, ce n'est pas possible : ça ne serait vraiment pas de veine. Ca doit être Nathan. Le mois dernier, notre anniversaire de mariage tombait juste avant ma période d’ovulation. Or, j’ai toujours été réglée comme du papier à musique : tous les vingt- huit jours. Et les innombrables tests pratiqués depuis trois ans par mon gynécologue ont invariablement confirmé que mon ovulation avait lieu le quatorzième jour de mon cycle. Soit le 21 juin, le 22 à la rigueur.

Considérant que la durée de vie des spermatozoïdes peut atteindre six jours, et celle de l’ovule de 24 à 48 heures, cela nous donne une période globale de fécondité allant potentiellement du 15 au 24 juin. Damned. Bien sûr, le 18 au soir, j'étais dans les bras de mon mari. Mais mes pensées me ramènent irrésistiblement vers la soirée du 21, vers ce mini-coït à la capote trouée avec un type dont les deux seuls points communs avec mon légitime sont d'appartenir au genre masculin et d’avoir vu plus de cinquante fois Blade Runner (pléonasme ?)

Plantée entre rêve et cauchemar, entre scénario de mauvais film et hallucination, je mets du temps à réaliser qu'il s'agit simplement de la réalité froide et nue. Me voici catapultée dans les toutes premières pages d’un bouquin de Laurence Pernoud, héroïne involontaire d’une intrigue dont j’ai été l’instigatrice et qui aujourd’hui me dépasse totalement. A ce jeu stupide de l'amour physique et du hasard, j'ai bien peur que l'on perde à tous les coups.

Alors, que faire ? Je pourrais, bien sûr, ne rien dire à Nathan, sortir de cette pièce comme si de rien n'était, et aller tranquillement avorter dans un coin. Faire un trait sur ce trait, pfuitt, circulez, il n'y a rien à voir. Il paraît qu'à la clinique Nicot, à deux pas d'ici, ils font ça très bien, efficacité et discrétion. Mais ma belle-mère y connaît un tas de gens. Et puis, j'aurais l'impression de balancer dans le caniveau un billet de loto gagnant. D'ailleurs, statistiquement, il y a une chance sur deux pour que cet enfant soit bel et bien de mon mari.

Combien de temps s'écoulera t-il avant qu'une telle chance de bonheur se représente pour nous deux? Comment tuer dans l’œuf l'issue possible à trois ans d’attente, trente-six mois de larmes, plus de quatre cent jours d'espoir toujours déçu ?

A deux mètres de moi, de l’autre côté de la porte, celui que cette annonce est censée faire sauter au plafond contemple d’un œil morne le chaos du monde devant le J .T. Je n’ai qu’un mot à dire pour illuminer son univers. Pour lui accorder la promotion de sa vie : celle de futur papa.

Mais ce mot reste bloqué dans ma gorge, et cette porte fermée à double tour devant moi, je ne parviens pas à l’ouvrir. Pas avant de m’être composée un visage. A quoi doit ressembler une femme qui découvre qu’elle attend un enfant de son mari, un bébé immensément désiré ? Je n’en sais rien, mais certainement pas à cette Gorgone livide, aux prunelles écarquillées et aux lèvres grimaçantes, qui m’apparaît dans le miroir.

Muscle après muscle, je remodèle mon expression, afin de passer de la pécheresse abasourdie et écrasée à la femme amoureuse, submergée d’émotion et de bonheur. Une madone, superbe dans sa double certitude d’être bientôt mère et de ne jamais avoir dévié du cap de la longue traversée qu’elle et son mari s’étaient naguère jurés de faire en commun. Difficile de réussir une telle métamorphose lorsqu’on n’en a qu’une, de certitude : d’avoir dévié du cap fixé, quelques minutes seulement, mais suffisantes pour perdre le Nord.

Je respire un grand coup et entreprends de déverrouiller la porte. Je dois m’y reprendre à deux fois, tant

mes mains tremblent. Mais Moïse a bien fait s’écarter la Mer Rouge d’un simple coup de bâton. Tant pis pour la Loi, moi c’est la Vie que je porte. Ce bâtonnet blanc, que je serre de toutes mes forces dans mon poing, a le pouvoir de faire vaciller des montagnes, je le sens. Alors, fière et droite comme une proue de navire, je m’avance dans le salon.