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Porteuse, nouvelle (2003)

Dans la vie, tout se paie, et dans notre beau pays plus qu’ailleurs. C’est ce que mes parents m’ont toujours enseignée. En bonne américaine, j’ai intégré, depuis toute petite, le sens premier de leur phrase. Depuis, j’ai découvert le second. Et je pleure.

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Ils ont loué mon ventre pour 50 000 dollars. C’est peu et c’est beaucoup. Cet argent, je le mettrai de côté pour financer les futures études supérieures de mes deux garçons. Dans la vie, j’ai toujours été quelqu’un de prévoyant : Brad n’a que cinq ans, et Jason, trois à peine. Tous deux prennent encore leur petit déjeuner au biberon, devant les cartoons de NBC. Depuis que leur père est parti, il y a deux ans, ils sont ma seule famille et ma raison de vivre. Je suis encore plus mère-poule d’avant. Je ne veux pas qu’ils manquent de quoi que ce soit. Et surtout qu’à trente ans, ils ne galèrent pas, comme moi, dix heures par jour derrière une caisse de supermarché.

Je m’appelle Destiny Woolworth, je suis dans ma trentaine depuis un an déjà. Je vis dans la banlieue de Philadelphie, à Reading, la Mecque pour les amateurs d’entrepôts d’usine. Nous habitons un quatre pièces mal isolé, situé juste au-dessus d’un discounter de vêtements. Toute la journée et jusqu’à tard dans la nuit, nous sentons sous nos pieds les vibrations du business et de la foule qui se presse, avide d’un nouveau truc à se mettre pour une bouchée de pain. Par cars entiers, les hordes de touristes européens ou asiatiques se déversent à nos portes, pour tirer le meilleur de ce que les Yankees peuvent offrir au monde : du denim estampillé, deux fois moins cher que chez eux. Assorti de l’impeccable sourire commercial, forcément commercial. Celui que je pratique chaque jour depuis près de quinze ans.

Comme nombre de leurs compatriotes, Claire et Mathieu Mauvoisin sont venus chercher chez nous ce qu’ils ne pouvaient pas avoir à domicile. Aux Etats-Unis, c’est bien connu, nous avons du coeur à l’ouvrage. Nous avons aussi des ventres, sur catalogue. C’est par Internet que nos chemins se sont croisés. Ils cherchaient un bébé, je cherchais de quoi assurer l’avenir des miens : nous avions tout pour nous entendre.

Pour 50 000 billets verts, marché conclu : je porterais leur enfant.

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C’est aussi sur Internet qu’un soir, quelques mois auparavant, j’étais tombée sur le site de Ballon Rose, l’agence de mères porteuses de Philadelphie qui devait, par la suite, me mettre en contact avec les Foulques.

Tout de suite, j’ai été séduite par cette image d’un ventre de femme enceinte, plein à craquer, entouré d’un halo de lumière et surmonté de la photo d’un couple radieux, tenant dans ses bras un nouveau-né. En cadre à la photo, une guirlande de « mercis », en lettres roses et bleues ourlées comme de la dentelle. Et, plus bas :

« Redonner la joie de vivre à un couple en mal d’enfant, tout en mettant une dose confortable de beurre dans les épinards, des milliers de femmes l’ont déjà fait. Alors, pourquoi pas vous ? »

S’ensuivait une série de témoignages de couples comblés par l’aide d’une mère de substitution, du récit, souvent déchirant, de leurs années de galère pour procréer, à leur rencontre avec la femme qui acceptait de porter «leur» bébé, puis à celui de leur bonheur tout neuf. Je sanglotai tout du long. Je trouvais magnifique ce coup de pouce d’un ventre fertile, si simplement et naturellement fertile, envers ces matrices arides, inutiles, mortes. Moi en qui les bébés poussaient comme du chiendent, qui en aurais fait une dizaine sans y penser si la vie n’avait pas interposé des exigences inconciliables entre mon instinct et moi, je me suis sentie interpellée jusqu’aux tréfonds par cet acte d’amour.

Les conditions requises pour être admise à s’inscrire comme mère porteuse semblaient d’une simplicité biblique (si je puis me permettre) : être en bonne santé physique et mentale, avoir déjà eu au moins un enfant, se plier au traitement hormonal et aux contraintes diverses occasionnées par la mise en route, puis le suivi, de la gestation. Et, bien sûr, souscrire dès le départ à cet engagement ultime : porter, durant neuf mois, les embryons d’un couple étranger (on pouvait choisir de ne pas fournir ses propres ovocytes, ce que je n’aurais de toutes façons pas voulu), sans jamais considérer ceux-ci comme les siens. Puis de les leur livrer, sitôt l’accouchement effectué, sans arrière-pensée aucune. En échange de quoi, l’intégralité des frais de grossesse et d’assurance étaient pris en charge par le couple receveur, et je touchais une somme d’argent rondelette.

Devant mon PC, j’ai fait un rapide calcul. En fait, sur 50 000 dollars effectivement déboursé par le couple, seul le tiers, soit moins de 20 000, viendraient grossir mon compte en banque. Mais c’était déjà plus d’argent que je ne pouvais l’imaginer, moi qui, jamais, n’avait pu mettre plus de cent dollars de côté.

Seulement après, je me suis posée la question cruciale : en étais-je capable, psychologiquement parlant ? L’attente extatique qui avait caractérisé mes deux grossesses revint en mémoire en ma tête et en ma chair. Instinctivement, je portai la main sur mon ventre redevenu plat, comme on écouterait battre un coeur, et essayai de me figurer ce que je pourrais ressentir si un petit corps, fruit de deux gamètes qui, cette fois, ne m’étaient rien, y creusait son nid. Je n’y perçus aucune réaction particulière : à l’idée de porter pour porter, ma chair demeurait impassible, sans un frémissement. Je sentis, par contre, la sève de la vitalité, cette incroyable et persistante vitalité physique qui ne m’avait jamais fait défaut, battre contre ma paume, avec une énergie sans faille. Oui, mon corps était une machine, un mécanisme impeccablement huilé, qui, loin de se satisfaire du merveilleux boulot que, par deux fois, il avait déjà abattu, ne demandait qu’à servir encore.

En accord avec moi-même, il ne me restait plus qu’un obstacle à franchir avant de me porter candidate. Peut-être le plus délicat. Obtenir l’accord de principe de mes deux monstres chéris. Pas question en effet qu’ils voient leur maman enfler comme une outre, être fatiguée, moins disponible et, surtout, enceinte d’un petit frère ou d’une petite soeur qu’ils ne verraient jamais, sans savoir, dans les grandes lignes du moins, de quoi il retournait.

Sitôt que j’ai pu les avoir à moi toute seule, sans le stress afférent aux toilettes-repas-habillage-départ à l’école ou à la crèche - c’est-à-dire pas avant le week-end - , je les ai pris sur mes genoux, tous les deux, face à moi, un sur chaque jambe. Ils étaient lourds, mais de ce poids adorable qui vous fait sentir plus légère qu’à vos quinze ans.

Je pensais que, dans ma tête, ma décision était limpide. En essayant de leur expliquer, j’ai bien vite vu que la chose n’était pas si évidente.

- Mes loulous, que diriez-vous si maman portait dans son ventre le bébé d’une autre maman, qui ne peut pas avoir d’enfant toute seule, et le lui donnait après ?

Avec une unanimité parfaite, leurs deux regards ont zoomé sur mon estomac.

- Où ça, un bébé, maman ? Vois pas de bébé, a fait Jason en cherchant à soulever mon tee-shirt pour voir dessous.

- C’est qui, cette maman ? a demandé Brad. On la connaît ?

- Non, mon chéri. Du moins, pas encore. Mais elle sera sans doute très très heureuse d’avoir un petit bébé; et ce bonheur-là, moi, je peux le leur apporter. Et vous aussi, si vous m’aidez à ce que ce bout de chou vienne au monde dans les meilleures conditions possibles.

- Ce bébé, ce sera un petit frère ou une petite soeur ? a repris Brad.

Je savais qu’il rêvait d’une petite soeur. Il n’étais pas le seul. Une petite fille à moi, un rêve de gamine sur lequel j’avais, douloureusement, tiré un trait à la naissance de Jason. Trois enfants à élever, je ne pouvais pas me le permettre. Pas dans les conditions actuelles du moins. Déjà, avec deux, je jonglais du matin au soir, tant côté finances que pour trouver du temps pour eux. Sans homme pour nous tenir la main, sans rien, ou presque, pour faire bouilir la marmite, on était déjà bien assez de trois...

- Ni l’un ni l’autre, ma puce, ai-je répondu, l’air aussi dégagé que possible. Il restera dans mon ventre le temps de devenir fort, et puis il partira chez ses vrais parents. Il ne sera pas vraiment de la famille, en fait.

- On n’aura pas le droit de l’aimer, alors ? a repris Jason, de sa petite voix.

- Eh bien... ce n’est pas exactement ça... Enfin, si, en quelque sorte. De toutes façons, vous ne le connaîtrez pas beaucoup, vu qu’il vivra avec ses parents, en France, c’est-à-dire très très loin d’ici, de l’autre côté de la mer. Mais on recevra des photos, hein !

- Si je comprends bien, a résumé mon Brad, dont l’esprit synthétique m’a toujours soufflée, tu vas faire un bébé qui ne sera pas ton bébé, ni un petit frère ou une petite soeur pour nous, et il faudra faire comme s’il n’existait pas vraiment. C’est ça, maman ?

J’ai épongé la sueur qui coulait de mon front.

- C’est ça, oui, on peut dire les choses comme ça.

- Alors, c’est quand que tu nous feras une vraie petite soeur, hein, maman ? a insisté Brad.

- Je ne sais pas, mon chou, je t’ai déjà expliqué que ce n’était pas si facile. Et puis, on n’est pas bien, tous les trois ?

Et je les ai serrés très fort contre moi, tant pour répondre à cette bouffée d’amour qui me submergeait que pour ne pas voir l’expression de leurs visages. Et aussi pour leur cacher la mienne.

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Debbie Carlson, la directrice de Ballon Rose, aurait aisément pu faire office de logo sur la plaquette de présentation. C’était un mastodonte de cent quarante kilos, dont la tête, juchée au-dessus de cette masse de chairs, semblait aussi minuscule que celle d’un brontosaure. La faute à l’ingestion massive de cookies double chocolat et de Pepsi, mais pas seulement. Comme si c’était un titre de gloire, elle s’est empressée de m’expliquer que les hormones féminines destinées à fixer les trois grossesses de substitution qu’elles avaient menées à leur terme avant de créer sa propre agence, tout comme, bien sûr, les grossesses elles-mêmes, n’avaient pas contribué à affiner sa silhouette.

- D’autant plus qu’à chaque fois, j’en portais deux ou trois en même temps ! a t-elle précisé, ses petits yeux bleus enfoncés brillant d’une évidente fierté. A moi seule, j’ai mis au monde dix enfants, quatre filles et six garçons ! Mais je n’en ai gardé que trois, bien évidemment ! a t-elle achevé en rigolant.

J’ai eu un coup au coeur : qu’il puisse y en avoir plusieurs, bizarrement, ça ne m’avait pas encore effleurée. Je me sentis soudain très lasse, comme alourdie par anticipation de vingt kilos de bébés.

Ces présentations faites, Debbie m’a fait asseoir autour d’une table ronde, et, après un petit speech reprenant presque exactement les termes déjà lus sur Internet, elle m’a tendu une épaisse liasse de feuillets.

- Je vais à présent vous laisser un moment, pendant que vous remplirez ce questionnaire de personnalité, qui nous permettra de dresser votre profil psychologique. N’hésitez pas à vous servir à la fontaine d’eau minérale, derrière vous. Il y a deux cent questions, prenez tout votre temps. Quand vous avez fini, appuyez sur cette sonnette. Bonne chance, Destiny !

Et elle s’est éclipsée, avec une étonnante légèreté. Je suis resté seule dans cette petite pièce cossue, aux murs tapissés de photos de nourrissons (comme d’ailleurs l’ensemble des locaux, pour autant que j’aie pu en juger en passant par l’accueil). Un store filtrait la vive lumière venant de l’extérieur : c’était une belle journée. Stylo en main, j’ai commencé à noircir les cases de la batterie de questions posée devant moi.

Allez savoir pourquoi, je m’attendais à des tests portant principalement sur les bébés. Mais les interrogations qui m’étaient soumises partaient dans tous les sens, certaines plutôt déconcertantes : «Aimez-vous regarder des films d’amour ?»; «Vous sentez-vous attirée par la mécanique ?»; «Avez-vous des animaux familiers ?» ou encore «Avez-vous eu des décès dans votre famille récemment ?» et «Vous considérez-vous comme quelqu’un de bien ?». Mais bon, ce n’était pas franchement difficile : honnêtement, je m’attendais à pire. En une demi-heure, c’était plié.

La sonnette vibrait encore que Debbie était déjà de retour, oscillant comme un punching-ball hypertrophié sur ses baskets roses.

- Déjà fini ? a t-elle gloussé. Félicitations, vous êtes une rapide.

Elle s’est servie un grand verre d’eau glacée, qu’elle a avalé goulûment, debout devant la fontaine. Puis elle s’est pesamment rassise à mes côtés, et a fourré mon questionnaire dans une pochette transparente.

- Bien. Je vais vous parler, à présent, de la deuxième phase des tests, la partie médicale. Oh, rien de très méchant non plus, rassurez-vous : on va vous faire un examen, ainsi que quelques prises de sang, afin de vérifier que vous n’avez ni pathologie, ni antécédents génétiques ou médicaux, qui pourrait s’opposer à ce que vous portiez un enfant dans les meilleures conditions.

J’ai opiné de la tête, fascinée par le balancement mou de ses seins énormes, emballés d’un tee-shirt en lycra fushia.

- Je vais être franche avec vous, Destiny, a t-elle dit en se penchant vers moi (ce qui fit illico déborder ses mamelles sur la table, telles une gigantesque marée rose). Ces deux tests ne sont, a priori, qu’une formalité : à leur issue, très peu de femmes sont refusées. Ce qu’on cherche à vérifier chez vous, c’est la normalité pure et simple. Par contre, ce dont il faut que vous soyez prévenue avant de décider d’aller plus avant avec nous, c’est de la lourdeur du traitement hormonal que vous devrez subir. De la signature du contrat avec le couple demandeur, jusqu’à la dixième semaine de grossesse, on vous fera, tous les jours, une piqûre d’œstrogènes.

Elle s’interrompit, me regardant sous le nez.

- Vous n’êtes pas phobique des piqûres, j’espère ? Sinon, vous pouvez laisser tomber tout de suite.

Je secouai la tête à la négative.

- Si je vous demande ça, reprit-elle plus doucement, c’est parce que le traitement est assez douloureux. Déjà, l’aiguille utilisée mesure une dizaine de centimètres de long. Mais surtout, les injections ont des effets un peu indésirables sur votre organisme, forcément : vos hanches se mettent à enfler, vous saignez, vous pouvez être fatiguée, irritable... Et le seul effet positif à ce bombardement, à savoir une excitation sexuelle accrue, ne constitue finalement qu’un boulet de plus, vu que vous n’aurez pas le droit d’avoir le moindre rapport sexuel durant tout le traitement. Vous comprenez, dans l’intérêt du ou des bébés, nous ne pouvons pas prendre le risque que vous attrapiez une infection vaginale, ou même que vous contactiez une grossesse parallèle à celle en cours. Ca s’est déjà vu, vous savez !

- De ce côté-là, ne craignez rien, répondis-je froidement. Je n’ai personne dans ma vie, et cela ne risque pas de changer avant un certain temps. Quant aux effets des hormones, ils ne me font pas peur non plus. Je ne suis pas douillette, vous savez. Mes deux accouchements, je les ai eus sans péridurale. Alors, quelques piqûres...

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Si j’avais pu savoir à quoi je ressemblerais quelques mois plus tard, j’aurais sans doute moins fait la fière. Faut croire que, ce jour-là, le soleil m’était monté à la tête. De fait, pour moi, tests, piqûres, et même grossesse, tout ça n’était que formalités. Je voyais ces étapes successives comme autant de détails plus ou moins contraignants, qui tous me séparaient de mes deux seuls et uniques buts : le bonheur et la reconnaissance éperdus du couple à qui je remettrais leur(s) bébé (s), et ma satisfaction en allant encaisser le gros chèque qui permettrait peut-être à mes bébés de devenir des grands hommes.

J’avais une livraison à effectuer, et le plus tôt serait le mieux. Mes entrailles piaffaient d’impatience, les pauvres.

Pas de chance : dans ce parcours de la combattante, il m’a d’abord fallu apprendre la patience. Pendant près de six semaines, j’ai pissé dans des bocaux, tendu mon bras à des infirmières parfois gourdes, parfois brusques, souvent les deux; pour d’innombrables prises de sang, passé radios et interrogatoires pour satisfaire à leurs fichus tests médicaux. Tu parles d’une formalité !

Au terme de ce délai, Debbie m’a rappelée et m’a annoncée, d’un ton aussi triomphant que si elle venait de m’attribuer un oscar, que j’étais sélectionnée.

- Je suis certaine que vous allez faire une mère porteuse du tonnerre, ma chérie ! Je l’ai vu tout de suite : vos hanches sont faites pour faire des enfants. C’est que j’ai l’oeil, depuis le temps !

Quelques jours plus tard, je signais mon contrat avec l’agence. Celle-ci s’engageait à diffuser mon profil auprès des couples demandeurs, après quoi nous aurions toute latitude pour nous choisir mutuellement.

- Entre eux et vous, il doit se passer quelque chose, sinon l’échec est couru d’avance. Vous devez vous sentir des points communs, des affinités, et, bien sûr, être en totale confiance mutuelle. N’oubliez pas que le lien que vous allez nouer, tous les trois, est du domaine du charnel : il dépassera de loin l’aspect commercial, et même l’amitié. Je ne peux donc que vous conseiller de prendre votre temps avant de vous engager auprès d’un couple. De toutes façons, nous serons là pour vous conseiller et vous aider, dans toutes les étapes de votre parcours.

Elle m’a tendu sa petite main aux doigts comme un chapelet de Francforts.

- Bienvenue dans la plus géniale des aventures, chère Destiny !

Et puis j’ai repris mon train et je suis rentrée chez moi, juste à temps pour récupérer les gosses. Je me sentais dans la peau d’un réserviste qui attend, avec un mélange d’excitation extrême et de terreur blanche, le début des hostilités.

Celles-ci ne tardèrent pas. Il faut croire que nombre de couples éplorés se pressaient au portillon, ou alors que mon profil a fait forte impression. Toujours est-il que, moins d’une semaine après, Debbie me passait par mail les fiches de pas moins de cinq couples qui souhaitaient avoir affaire avec moi. Je passai la moitié de la nuit à lire et relire leurs fiches, à scruter ces visages accolés dont le sourire forcé jurait avec la tristesse de leur regard. Il y avait trois ménages d’Américains d’une trentaine d’années, dont la femme s’était vue enlever l’utérus, l’une suite à un cancer, les deux autres suites à une hémorragie post-nale. Il y avait aussi un couple d’Allemands, à la quarantaine bien sonnée, dont la femme pouvait encore produire des ovocytes, mais dont les problèmes de santé (une sévère hypertension) ne lui permettaient plus d’envisager une grossesse. Ces quatre couples avaient pour points communs de n’en avoir strictement pas avec moi : blancs, aisés, tous diplômés de l’université, fous de tennis, de lecture ou de golf. Certes, leur détresse m’a passé le coeur à l’essoreuse, certes j’aurais donné je ne sais quoi pour pouvoir les aider. Mais pas mes tripes, ah ça non. Je m’imaginais aussi peu porter leur enfant qu’un chien bâtard noir se verrait mettre au monde un caniche blanc à l’impeccable pedigree.

Avec le cinquième couple, des Français, j’étais en terrain connu sur pas mal de points. Déjà, ils étaient noirs. Mais surtout, ils provenaient sensiblement de mon milieu. Claire, la jeune femme, âgée de 31 ans comme moi, était même caissière dans une grande surface, presque le même métier que moi. Mathieu avait 35 ans. Lui, il était fonctionnaire : agent au Ministère des Impôts, très exactement.

L’exposé de leur parcours fit de moi une fontaine de larmes. Mariés très jeunes, ils avaient déjà derrière eux dix années d’attente infructueuse, ponctuées de phases d’espoir et de déceptions toujours plus amères. Mathieu était stérile. Après cinq années de patience, ils avaient fini à avoir accès à une fécondation in vitro, avec donneur. L’opération avait produit dix beaux embryons. Mais le transfert échoua. Au suivant, Claire tomba enceinte, de jumeaux... qu’elle perdit cinq semaines plus tard. A la suite de la FIV suivante, rebelote : l’enfant qu’elle portait mourut dans son troisième mois de vie intra-utérine.

L’année suivante, elle attendait des triplés. Cette fois, la grossesse s’annonçait bien : soumise à un repos absolu, bombardée d’hormones, Claire regardait pousser son ventre avec un espoir forcené. A la fin du quatrième mois, elle fit une fausse couche qui entraîna une hémorragie si violente qu’elle faillit en mourir. Lorsqu’elle sortit du coma, le médecin lui annonça froidement qu’elle n’avait plus d’utérus. « Mais vous pourrez toujours adopter, a t-il continué. Une solution que je ne peux que vous recommander, dans votre cas : vous devriez avoir moins de difficultés que d’autres. Les petits noirs, c’est beaucoup moins demandé que les petits blancs, sur le marché de l’adoption ! »

Mais ils ne voulaient pas adopter, pas avant, du moins, d’avoir essayé l’impossible pour fabriquer un bébé qui leur ressemble au moins un peu. Et l’impossible, c’était moi. Les mères porteuses, c’est interdit au pays de Molière depuis 1989. Il leur restait, de leurs tentatives avortées, huit beaux embryons congelés. Ils ont commencé par essayer en Angleterre : ils ont attendu un an, et rien n’est venu. Sur le Vieux Continent, on a les choses gratis ou on ne les a pas. Ou alors, on attend si longtemps qu’on se décourage. Tôt ou tard, les Européens, comme le reste du monde d’ailleurs, finissent toujours par se tourner vers l’Oncle Sam. Parce que chez nous, c’est plus simple, finalement : tu paies, tu obtiens, et vite; tu n’as pas un rond, c’est pour ta pomme.

Or, l’argent, ils ne l’avaient pas, bien sûr. Pour réunir les dizaines de milliers d’euros nécessaires, ils avaient vendu leur voiture et s’étaient endettés sur quinze ans, en plus de leur prêt immobilier qu’ils n’avaient pas fini de payer. Ils avaient aussi emprunté à leur famille, quelques milliers d’euros, pour compléter. Pour se payer le voyage, le premier et le plus grand voyage de leur vie.

Cette nuit-là, je décidai que le couple Mauvoisin allait effectivement traverser l’Atlantique, et que neuf mois plus tard, ce serait la famille Mauvoisin qui rentrerait en France.

J’étais un soldat du bien contre le mal, une bonne fée qui n’avait qu’un pouvoir, mais quel pouvoir ! Faire le bonheur d’un homme et d’une femme, rien que par le charme de sa volonté. J’étais Dieu.

J’oubliais que Notre-Seigneur lui-même a fini crucifié.

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Lorsque je leur ai dit que j’étais d’accord pour porter leur bébé, Claire s’est jetée à mon cou en sanglotant, comme si je lui offrais le ciel sur un plateau.

- Oh thank you, thank you ! It’s so nice to you, it’s so lovely !

Nous avions eu un certain mal à nous faire comprendre mutuellement lorsque nous avions mis au point les détails de l’opération. Mais là, en dépit de son accent français à couper au couteau, je me passais aisément de traducteur.

- Ce n’est rien, calmez-vous, je vous en prie, ai-je dit en lui tapotant le dos. Je suis tellement heureuse de pouvoir vous aider !

Et c’était vrai. Il faut dire que, tout de suite, la mayonnaise avait pris entre eux et moi. Lorsqu’ils étaient arrivés à l’agence, un mois après notre premier contact par le Net, ils m’avaient tout de suite chaleureusement saluée, avec l’une de ces embrassades bizarres, vaguement gênantes, qu’affectionnent les Français. Ils m’avaient même apportée des cadeaux pour mes deux boys. Bien sûr, il y avait la barrière de la langue (tous deux parlaient un anglais très approximatif, et quant à moi, je ne connaissais que deux mots en français : bonjour et merci), mais, heureusement, Debbie était là pour faire l’intermédiaire.

Nous avions un peu appris à nous connaître, au fil des dizaines de mails échangés par-dessus l’Atlantique au cours des dernières semaines. Je connaissais déjà leur mode de vie, leurs goûts, leur histoire, et même leurs proches. Au fil de ces rencontres de visu, à l’agence, puis chez moi, je vis mon impression première se confirmer de jour en jour : ces deux-là feraient des parents formidables. Et, en attendant, ils seraient pour moi bien plus que des clients, mais de véritables partenaires, pour ne pas dire des amis.

Avec Claire notamment, nous nous étions trouvées tant de points communs! Déjà, nous étions assez semblables physiquement : plutôt grandes, à la fois élancées et costaud, avec des épaules et des hanches larges de nageuse (bien que ni l’une ni l’autre ne pratiquions ce sport). On aurait pu nous prendre pour des soeurs. Comme moi, elle adorait Bob Marley, les ballades en forêt et le gâteau au chocolat avec de la glace à la vanille. Mais surtout, nous partagions sensiblement la même vision de la vie et des autres. Caissières, blacks, exploitées et corvéables à merci depuis notre enfance, mais néanmoins trentenaires amoureuses de la vie, et particulièrement sensibilisées aux inégalités que celle-ci entraîne entre les êtres.

En la regardant, je me disais que si elle avait eu deux garçons, ils ressembleraient sans doute aux miens, tant par leurs traits que par leurs habitudes. Sauf que ces enfants, elle ne les avait pas, et que ceux qu’elle allait peut-être avoir, avant qu’elle les tienne dans ses bras, ils allaient pousser dans mon ventre. Exaltée par la beauté du geste que je m’apprêtais à faire, je me disais que rien sur cette terre ne pouvait créer de lien plus fort entre deux femmes que ce don absolu. En oubliant volontairement que rien, non plus, ne peut faire autant pour ler séparer que ce partage contre nature. Et que l’inégalité ne se réduit pas à des différences de classe ni de couleur. Tout comme un Blanc ne pourra jamais s’arracher la peau pour la coller sur celle d’un Noir, même en supposant que cette peau lui repousse par la suite. Qu’on est ce qu’on naît, jusqu’au jour de sa mort. En l’occurrence, moi, j’étais, passionnément, frénétiquement, douloureusement, absolument, une mère.

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Sitôt le contrat signé, les injections ont commencé. Debbie n’avait pas exagéré : c’était douloureux et extrêmement fatiguant. Ce n’était pas tant la piqure elle-même qui m’a pesée que ses conséquences sur mon organisme. En quelques jours, j’ai gonflé de cinq kilos, dont trois d’eau au bas mot. Une prise de poids assortie de bouffées de chaleur et de quelques migraines carabinées. Mes hanches et mes seins, hypertrophiés, me semblaient peser cinquante kilos à eux seuls. Mon bas-ventre, quant à lui, me poignardait sans discontinuer, en versant des larmes de sang. Aujourd’hui, je sais que mon corps dans son entier s’était mobilisé pour me crier d’arrêter cette folie. Mais les hormones ont été plus fortes. Après une dizaine de jours de ce traitement, j’étais bonne pour le service.

A l’hôpital de Philadelphie, on m’a implantée cinq embryons, transférés de France dans un container hermétique rempli d’azote liquide à moins 196 degrés.

- De la matière première magnifique ! m’avait assurée le médecin juste avant l’opération. De quoi produire des triplés, je vous en mets ma main à couper !

En mon for intérieur, je priai pour qu’il se trompe. Deux bébés à la fois, ça me suffisait amplement. D’autant plus que j’avais tendance à produire du gros calibre : Jason faisait 4,5 kilos à la naissance, Brad 5,2. Bien sûr, j’avais été prévenue : en cas de grossesse multiple, je n’irais certainement pas jusqu’au terme. N’empêche que, même à huit mois, je me voyais mal accoucher de crevettes de 2 kilos.

Pendant qu’armé d’une longue aiguille, le toubib déposait les embryons à l’intérieur de moi, Claire et Mathieu, assis chacun d’un côté de mon chevet, me tenaient la main.

- Est-ce que tout va bien, Destiny? m’a demandée Claire, pour la dixième fois depuis une heure.

Je sentais sa main trembler dans la mienne. Une fois de plus, j’ai levé le pouce, avec le sourire :

- Tout est OK !

En effet, l’anesthésie locale marchait parfaitement : je ne sentais rien. J’étais même si détendue que si j’avais eu les mains libres et non pas tenaillées par leurs doigts, j’aurais sans doute pris un magazine, histoire de passer le temps.

Au bout de quelques minutes, le gynéco s’est redressé.

- Voilà, c’est fait ! Les graines sont déposées, il ne reste plus qu’à attendre qu’elles germent. Verdict dans deux semaines.

A cet instant, une bouffée de chaleur, plus intense que toutes les précédentes, m’a à-demi submergée. Le temps que je reprenne mes esprits, une autre image est venue se superposer à celle utilisée par le médecin. Bien plus qu’une terre fertile, j’étais un four, un four chaud dans lequel on venait de placer cinq boules de pâte gorgées de levain. Désormais, il n’y avait plus qu’à attendre, dans l’espoir de démouler, quelques mois plus tard, de belles miches pain, dorées et craquantes à souhait. En avant toutes ! Thermostat 9, bien sûr.

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Deux semaines après, j’étais enceinte de jumeaux.

Les félicitations de rigueur ont immédiatement été communiquées par mail à Claire et Mathieu, qui avaient dû repartir en France sitôt l’implantation effectuée. Ils ne seraient de retour en Pennsylvanie que pour l’accouchement. Désormais, c’est à 10 000 kilomètres de distance qu’ils allaient suivre «leur» grossesse.

Je m’attendais un peu à ce qu’ils me rappellent pour me faire part de leur bonheur de vive voix, mais ils se sont contentés de répondre par retour de mail. « Nous pleurons de joie », écrivaient-ils, en me souhaitant de bien me porter, et en m’assurant qu’ils se tiendraient très étroitement informés de l’évolution des choses.

A la lecture de ce message, plus enthousiaste que réellement chaleureux, j’ai eu, l’espace de quelques instants, le pressentiment de cette solitude insensée qui allait être la mienne neuf mois durant. L’image du four m’est désagréablement revenue en mémoire. Bien sûr je savais, depuis le début, que j’étais avant tout une machine de chair, destinée à porter l’espoir d’autres êtres humains... mais j’aurais aimé un simple mot d’attention adressé à la femme Destiny Woolworth, et non pas simplement à la matrice. Qu’on me demande, par exemple, comment j’allais, moi. Qu’on se souvienne que ma personne n’était pas uniquement composée d’un ventre bien plein. Que mon coeur, lui aussi, pouvait en avoir gros sur la patate. Que les accès de déprime, même inexpliqués, ne sont pas l’apanage des femmes qui attendent leur propre enfant...

Mais quelques jours plus tard, j’ai reçu, en express, un magnifique bouquet de fleurs tout droit venu du pays de Molière. La carte qui l’accompagnait était si gonflée d’espoir et de joie, de sollicitude aussi, que j’ai remisé illico mes angoisses. Le soleil brillait, je supportais mieux les traitements, les embryons allaient bien et mes enfants me couvraient de baisers. Que pouvais-je demander de plus à la vie ?

Eh puis le quotidien a repris ses droits, seulement troublé par les injections qui se poursuivaient et par les nausées inhérentes à chacune de mes grossesses, qui me forçaient à quitter ma caisse en catastrophe entre cinq et dix fois par jour pour vomir de la bile dans les toilettes du magasin. Un dérangement minime, somme toute : ce que je craignais le plus, à savoir des malaises proportionnels au nombre de bébés, n’avait pas eu lieu d’être. Quant à la fatigue, elle était là, bien sûr. Mais, tout comme celle que m’occasionnait mon travail au magasin, elle m’était rétribuée. Au final, je dirais même que, somme toute, je ne m’en sortais pas si mal. Enfin, pas plus que toutes ces femmes qui mènent deux jobs de front. Moi, j’étais caissière ET porteuse, voilà tout. Je n’ai jamais été le genre de fille à s’écouter. J’ai les flemmards et les pleurnichards en horreur. J’avais accepté un boulot que je savais fatiguant, je remplirais ma mission jusqu’au bout, sans sourciller.

Je refusais de me rendre compte que ce qui me faisait tenir, c’était justement cette double « activité ». Sur le pont du matin au soir, je n’avais pas une seconde à moi pour penser. Et lorsque, une fois les enfants couchés, je m’écroulais sur mon lit, je ronflais avant même, parfois, d’avoir le temps d’éteindre la lampe. Heureux les bêtes de somme ! Le royaume de Dieu est à eux.

Les complications obstétricales aussi, malheureusement. Un midi (j’en étais à la fin de mon troisième mois), alors que je me levais pour ma pause déjeuner, le monde a subitement basculé dans un tourbillon silencieux. Lorsque j’ai rouvert les yeux, j’étais dans un lit d’hôpital, et j’avais devant moi Debbie, blanche comme un bloc de saindoux, et un médecin à la blouse assortie.

Ma première pensée fut pour les enfants.

- Quelle heure est-il ? ai-je balbutié, en cherchant vainement ma montre. Il faut que j’aille chercher Jason et Brad.

- Ne vous inquiétez pas, Destiny, a répondu Debbie en retenant, d’une main douce mais ferme, le mouvement que je faisais déjà pour me lever. J’ai prévenu la crèche et l’école que vous aviez eu un léger malaise, ils les garderont le temps qu’il faudra.

- J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour vous, Madame Woolworth, a enchaîné le médecin. La mauvaise, c’est que vous avez failli perdre vos bébés, à force de surmenage. La bonne, c’est que tout va bien à présent, et que vous allez avoir tout loisir de vous reposer à l’avenir, puisque je vous arrête dès aujourd’hui. Vous faites de l’hypertension. Votre rythme actuel fait courir trop de risques à votre grossesse.

J’ai cru manquer d’air.

- Mais je ne peux pas m’arrêter de travailler dès maintenant ! Qui va payer le loyer ? Et mes gosses, vous croyez qu’ils se nourrissent de feuilles, ou quoi ?

- Calmez-vous, ma chérie, a dit Debbie. L’assurance paiera, c’est prévu. J’ai eu Claire et Mathieu : ils sont d’accord pour payer le supplément nécessaire à ce repos anticipé. Vous devez vous reposer !

Je protestai encore.

- Mais je n’ai pas envie de rester à la maison à ne rien faire ! J’ai toujours travaillé jusqu’au bout, et je ne m’en suis pas plus mal portée !

- C’était il y a plusieurs année, vous n’êtes peut-être plus exactement la même, et puis cette fois, vous portez des jumeaux ! De toutes façons, la décision ne vous appartient pas. Le contrat est très clair : ce sont les parents qui sont seuls juges de l’intérêt de leurs enfants. Or, Claire et Mathieu exigent que vous ne preniez aucun risque supplémentaire. Pour vous comme pour les bébés.

Et c’est comme ça que je me suis retrouvée à faire les cent pas à la maison, avec devant moi la perspective de six mois au moins de désœuvrement. Je suis consciente que beaucoup auraient été enchantées de ce repos inespéré. Mais moi, depuis que ce fumier de Mike avait mis les bouts, je préférais que ce soit mon corps qui bosse plutôt que mon cerveau.

Réduite à l’inactivité, sans autre occupation notoire que de choyer mes garçons et de couver mes bébés de commande, j’ai englouti des beignets devant la télé jusqu’à me retrouver, le jour de la deuxième échographie, lestée de quinze kilos supplémentaires, alors que la grossesse n’en était qu’à sa moitié.

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Tout comme pour la première, trois mois auparavant, Debbie m’a accompagnée à l’examen, avec en mains un caméscope numérique, afin d’en faire un film qu’elle enverrait aux parents par Internet. Un document qui promettait d’être d’autant plus émouvant que nous devions enfin connaître le sexe des bébés. Enfin, elle, elle en frétillait d’avance, sur le chemin. Pour ma part, je me sentais aussi impassible que si je m’étais rendue à une échographie mammaire ou à une simple prise de sang.

Je ne savais pas que je vivais les derniers instants de ma phase «four».

Sur l’écran de contrôle, c’est d’un oeil simplement satisfait, presque distrait, que j’ai vu se concrétiser en images les coups, chaque jour plus vigoureux, qui depuis quelques semaines me titillaient les côtes et le bedon. Deux petits corps entrelacés, aux reliefs fuyants sous la sonde de l’échographe.

Qui s’est retourné vers moi avec un sourire éclatant.

- Eh bien, elles sont absolument parfaites, ces deux petites filles !

Des filles. Il suffit parfois d’un mot pour vous faire sentir orpheline. J’ai ressenti comme un craquement tout au fond de moi, comme si la jovialité de mon masque noir se fendillait enfin, laissant place à un océan de grisaille et de tristesse. J’ai ressenti exactement la même chose que si on m’avait dit que les bébés étaient morts, que je ne portais plus que deux petits cadavres dans mon ventre. Non, c’est faux : c’était pire. Car qu’elles soient vivantes ou mortes, je n’avais de toutes façons pas le droit d’en faire mon deuil, tout simplement parce que ces enfants n’étaient pas censées exister jamais dans mon état civil.

Claire et Mathieu accueillirent la nouvelle avec une relative déception. J’appris à cette occasion qu’ils rêvaient en secret d’un garçon. «Mais ce n’est pas grave ! firent-ils, nombreux smileys à l’appui. On prend quand même le lot, bien sûr !»

C’est à cette période qu’ont débuté les cauchemars. Mes nuits étaient désormais hantées de l’image de deux petites filles aux tresses multicolores. Je ne les voyais que de dos, je les appelais mais lorsqu’elles se retournaient, je découvrais avec horreur qu’elles avaient toutes les deux le visage de Claire. Et alors que je tentais de les prendre dans mes bras, un immense écran d’ordinateur se dressait entre elles et moi. Mes mains se heurtaient à la froideur lisse du plexiglas, puis, brutalement, le contact entre nous était coupé : avec un chuintement sourd, l’écran s’éteignait et je n’avais plus devant les yeux qu’un horizon opaque.

Pour me calmer, je me répétais en boucle que génétiquement, elles n’étaient rien pour moi. Mais que dire de ce cordon de chair qui les reliait à moi ? De leurs ruades qui me réveillaient la nuit et qui s’apaisaient comme par magie lorsque je passais une main douce sur les renflements mouvants de ma peau architendue ?

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Enorme, continuellement essoufflée et très fatiguée, j’étais de moins en moins mobile. Le Web et le téléphone étaient devenus mes deux contacts privilégiés avec l’extérieur. Une fois par semaine environ, je recevais un mail de France, généralement un copié-collé du message de la semaine précédente.

Une inélégance que j’avais de plus en plus de mal à mettre sur le compte de la barrière de la langue. D’autant plus que le téléphone, lui, sonnait encore bien plus rarement. A peine une fois par mois, quelques minutes de gène mutuelle, des formules de politesse et d’encouragement qui auraient été à demi inaudibles pour moi si je n’y avais pas reconnu, là encore, les phrases toutes faites lues sur Internet. «Salut Destiny, comment vas-tu ?» «Alors, pas trop fatiguée ?» «Les bébés bougent bien ?» «On pense très fort à toi». etc, etc.

Mais ils écoutaient à peine mes réponses, ou ne les comprenaient pas. Quant à mes questions sur les prénoms qu’ils comptaient donner aux enfants, ou sur l’avancement de l’aménagement de leurs chambres, elles me semblèrent aussi malvenues que celles d’un vendeur automobile qui aurait osé s’enquérir auprès de ses clients de l’usage qu’ils comptaient faire de la voiture qu’il s’apprêtait à leur vendre. «Comptez-vous faire beaucoup de kilomètres avec chaque année ?» «Vous servira t-elle à aller visiter votre belle-mère ?» «La prêterez-vous à vos enfants ?»...

Ils mirent deux mois avant de me répondre, du bout du clavier, que les petites s’appelleraient respectivement Sandrine et Corinne. Cela dit, j’étais bien avancée. Ces prénoms au fumet de baguette n’évoquèrent rien pour moi qui se rapprochât en quoi que ce fût des deux enfants qui gambadaient dans mon ventre. Je me gardai bien de leur dire que, pour moi, elles étaient, depuis longtemps déjà, Sandra et Belinda.

Je savais bien que c’était mal, de leur avoir donné un prénom à moi, que ce supplément d’âme que je leur conférais en les nommant en mon coeur ne pourrait que m’affaiblir davantage. Mais ce fut plus fort que moi : sans même le faire de manière consciente, je les ai appelées comme j’ai appelé mes deux garçons tant que je n’ai pas su qu’ils ne seraient pas des filles. Ces prénoms étaient en moi depuis des années, voletant dans mes pensées au fil de mes tempêtes intérieures. Ils se sont posés sur elles presque à mon insu, je n’y peux rien. Et, je le jure devant Dieu, aucun prénom ne pouvait mieux leur convenir, à ces deux anges.

Seuls la tendresse de mes deux boys me distrayait de ma morne solitude et, à intervalles de plus en plus courts à mesure que mon terme approchait, les visites de Debbie.

Toujours aussi pleine d’entrain, elle n’hésitait pas à me rapporter les courses que je ne faisais plus. Pas tant de mon fait, d’ailleurs, que de ceux, conjugués, de mon médecin et de l’association elle-même. S’ils l’avaient pu, je suis certaine qu’ils m’auraient cloîtrée chez moi, sanglée à mon lit, obsédés qu’ils étaient par le fait de faire courir le moins de risques possible à leurs bébés !

Face à la sollicitude toujours empressée, parfois envahissante, mais jamais gratuite, de mon cerbère en jupon, j’ai toujours soigneusement dissimulé mes atermoiements et mes doutes, comme d’une réaction honteuse et proprement incongrue. En y repensant, peut-être aurais-je dû m’ouvrir un peu plus à elle de cet étau qui m’enserrait le coeur : n’était-elle pas, a priori, on ne peut mieux placée pour me comprendre ? Mais je me suis toujours tue, incapable d’oublier qu’elle était, c’est-à-dire d’abord et avant tout, la gardienne de mon contrat. Je m’étais engagée en toute connaissance de cause, tergiverser n’aurait de toutes façons servi à rien. J’étais liée mains et ventre liés à l’association, ainsi qu’à Claire et Mathieu. Je n’avais qu’une hâte : en finir au plus vite, retourner à mon quotidien, retrouver mon supermarché, mon ménage et mes enfants, à qui je ne parvenais plus à consacrer le temps, l’énergie et même, à ma grande honte, tout l’amour que j’aurais voulu.

Dans mon calvaire, Dieu a eu pitié de moi. A la fin du huitième mois, on diagnostiqua un affaiblissement des bébés. Une césarienne fut ordonnée pour la semaine suivante. Je m’en sentis grandement soulagée, tant par le fait d’arriver enfin au bout de cette mission chaque jour plus insoutenable physiquement et moralement que par celui de savoir qu’elles ne sortiraient pas de moi par les voies dites «naturelles». De fait, je me raccrochais désespérément à tout ce qui pouvait démarquer cette grossesse de celles que j’avais déjà connues.

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Le jour dit, un étrange cortège fit son entrée à la clinique. Outre moi-même et mon ventre qui en tous lieux me précédait de plusieurs dixièmes de seconde, il y avait Debbie, qui me soutenait avec l’attention méticuleuse d’un joaillier déplaçant l’un de ses colliers les plus précieux. Fermant la marche, Claire et Mathieu, arrivés la veille au soir. Claire portait mon sac pour la maternité. Il n’était pas bien lourd, ce sac : deux chemises de nuit, des slips à profusion, du matériel de toilette et un programme télé. Le sac des affaires des bébés, que tenait Mathieu, par contre, craquait de toutes part, presque aussi obèse et pesant que moi. Comme si ce n’était pas deux nourrissons, mais les nourrissons de la Terre entière qu’ils s’apprêtaient à habiller pour l’hiver.

Jusqu’au bout, j’avais espéré qu’ils ne me suivraient pas au bloc, qu’on leur en interdirait l’accès. Dommage pour moi. Comme lors de l’implantation, huit mois plus tôt, ils se sont campés chacun d’un côté de ma tête. Mais cette fois, la main que Claire avait posée sur mon épaule était distraite, comme abandonnée là par hasard. C’était à la main de son mari qu’elle s’agrippait, comme toute bonne accouchée sans doute.

Tout est allé très vite, sans un geste de trop. Ils m’ont fait une piqûre impeccable dans la colonne vertébrale, puis ont dressé un champ opératoire entre mon ventre et moi. Le monde a disparu derrière ce rideau bleu électrique, tandis qu’un infime chatouillis entamait ma peau : c’était le scalpel qui entrait en action.

J’ai vu qu’elles étaient dehors quand Claire a éclaté en sanglots. J’ai aperçu un, puis deux petits corps sanguinolents qui passaient de main en main, avant de disparaître, enfouis sous des couvertures, emportés au pas de charge vers la salle de soins. Dans l’instant, je me suis retrouvée seule avec l’équipe chirurgicale, Claire et Mathieu ayant aussitôt emboîté le pas aux sages-femmes.

- Que se passe t-il ? Il y a un problème ? ai-je demandé, complètement affolée.

- Pensez-vous ! Il faut seulement les réchauffer un peu, ces demoiselles, et les désobstruer un brin aussi. Dans cinq minutes, elle se porteront comme des charmes. Détendez-vous Madame, et surtout ne bougez pas : je me permets de vous rappeler que vous avez le ventre ouvert sur quinze centimètres!

Durant l’heure où il me recousirent, ainsi que durant les deux heures que je passai ensuite en salle de réveil, je ne vis personne, si l’on excepte bien sûr les infirmières qui venaient, à intervalles réguliers, prendre ma tension. Ni Claire, ni Mathieu, ni même Debbie. Tous mes sens étaient tendus vers ces deux petits êtres sortis de moi et dont on me répétait qu’elles allaient très bien et que «leurs» parents me ramèneraient bientôt. Le calme de mon ventre, depuis huit mois habité par la furieuse houle de leurs coups de pied, me donnait l’impression d’être la Mer Morte.

Enfin, et alors que j’étais installée dans ma chambre depuis une vingtaine de minutes, Claire et Mathieu entrèrent, radieux, chacun portant un poupon, avec ce soin infini de ceux qui n’ont jamais touché de nouveau-né de leur vie et qui sont persuadés qu’un faux mouvement suffirait à les faire exploser en morceaux.

Je ne sais ce qui s’est passé, toujours est-il qu’ils venaient de mettre le pied dans la pièce que, de concert, les deux bébés partirent d’une séance de braillements propres à rendre hystérique tout l’étage. A commencer par leurs «parents» (on ne m’avait pas encore enlevé mes pansements, je ne risquais pas d’ôter déjà les guillemets !), qui se lancèrent un regard perdu et se mirent à agiter fébrilement les nourrissons, ce qui ne contibua que modérément, vous vous en doutez bien, à les calmer.

- Désolés, Destiny, bredouilla Claire comme si elle avait troublé mon sommeil. Je crois qu’il vaut mieux que nous repassions plus tard...

Je ne fus qu’un sursaut.

- Laissez-moi au moins voir à quoi elles ressemblent !

Comme à regret, ils se sont approchés et ont déposé, avec des précautions exagérées, les deux petits tas hurlants sur mes genoux. Sans réfléchir, je les ai ramassées, chacune sous un bras, et les ai serrées fort contre moi. J’avais l’impression de me reconstituer. Sentirent-elles la même chose ? Toujours est-il que les deux enragées se calmèrent comme par enchantement et se mirent à cogner de toute la force de leur petite tête contre mon sein.

- Non, mes pauvres petites, dis-je en laissant s’écraser de chaudes larmes sur le tendre duvet de leur tête, je n’ai rien pour vous de ce côté-là. Vous devrez vous adresser ailleurs, désormais.

Ce fut le seul et unique dialogue que j’eus avec Sandra et Belinda. L’instant d’après, Claire les avait récupérées, d’une main fébrile. Elle était livide.

- Je suis désolée, dis-je, alors que je ne l’étais pas du tout. Je n’aurais pas dû faire ça.

- Ne vous excusez pas, Destiny, je comprends très bien, a t-elle répondu, alors que, bien entendu, elle ne comprenait rien. Vous les avez portées pendant huit mois tout de même, c’est normal d’avoir eu envie de les embrasser. J’aurais sûrement fait pareil à votre place.

Mais elle n’était pas à ma place et ne le serait jamais. Nous le savions toutes les deux. Nous savions aussi que plus vite nos chemins se sépareraient, et mieux ce serait pour tout le monde.

Pour ça, ce qui est bien dans notre pays, c’est que les choses sont faites proprement et rapidement. Une heure après cette entrevue, Claire et Mathieu recevaient des mains de Debbie le certificat de naissance de leurs filles, Sandrine et Corinne Mauvoisin. Nées de Claire et Mathieu Mauvoisin, le 25 octobre 2002, à Philadelphie, New Jersey, Etats-Unis.

Bien sûr je les ai félicités, bien sûr ils m’ont encore remerciée.

Bien sûr Debbie m’a serrée longuement contre sa vaste poitrine, silencieuse pour la première fois. Bien sûr tout le monde a pleuré, et les bébés sans doute aussi. Je ne peux que le supposer : je ne les ai jamais revues, hormis au travers de ces «photos du bonheur» qui me parviennent de France. Au début par dizaines, puis de manière de plus en plus espacée, puis deux fois par an seulement. «Vous resterez comme une tante pour nos filles», m’avaient-ils dit à leur dernière visite, juste avant de reprendre l’avion.

Moi, j’en avais encore pour quatre jours de convalescence à la clinique lorsqu’ils sont partis. Malgré les médicaments, de violentes montées de lait m’assaillaient par intermittence, comme des crises de sanglots de mon corps, qui refusait envers et contre tout de s’effacer.

Puis je suis rentrée chez moi, et la vie a repris son cours. Ca fait cinq ans aujourd’hui, je vais bien, merci. Je sais aussi que, de l’autre côté de l’Atlantique, elles ne vont pas mal non plus. Enfin, elles poussent bien, elles m’envoient de jolis sourires de commande par écran interposé, je leur renvoie des «Lots of love» agrémentés de gros smileys. Pour elles, je suis quoi ? Une lointaine «tata» américaine, qu’elles imaginent sans doute agrémentée d’énormes oreilles de Mickey, vivant au milieu d’un parc d’attraction permanent. Elles ne savent pas, et ne sauront sans doute jamais, que si un océan nous sépare aujourd’hui, entre elles et moi, il n’y eut, l’espace de huit mois, que quelques litres d’eau salée...